Climat

Bâches blanches et laine de mouton sur les glaciers suisses : ce que ces couvertures sauvent vraiment

Chaque été, des bâches blanches protègent quelques morceaux de glace dans les Alpes suisses, près de 18 hectares au total selon l'étude nationale publiée en 2021. En 2026, un essai a remplacé le plastique par de la laine. Les mesures disent à la fois l'efficacité locale de ces couvertures et leur impuissance face au climat.

Portrait de Julien Jimenez

Par , fondateur et éditeur du site

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Bâches blanches déroulées sur la neige à la Diavolezza, dans les Alpes suisses, en juillet 2023
Neige bâchée à la Diavolezza, dans les Grisons (Suisse), en juillet 2023. Photo : Paradise Chronicle, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Pourquoi recouvrir un glacier en plein été ?

L'idée n'a rien de neuf. Elle a été testée dès 1993 sur la Zugspitze, en Bavière, puis adoptée en Suisse en 2004 sur le Gurschenfirn, au Gemsstock, au-dessus d'Andermatt, pour préserver une rampe empruntée par les skieurs. Depuis, d'autres sites ont suivi entre 2 250 et 3 250 mètres d'altitude. Au Gemsstock, la couverture est posée chaque année de la fin du printemps à l'automne.

Les motivations sont d'abord économiques et touristiques : garder une piste skiable, conserver la neige de l'hiver pour la saison suivante ou préserver une attraction. À la Diavolezza, dans les Grisons, un très petit glacier recouvert d'un voile chaque été a même regagné de l'épaisseur.

La plus vaste couverture du pays se trouve sur le glacier du Rhône. Environ 50 000 m² de bâche blanche y protègent une grotte creusée dans la glace et visitée par les touristes. Sous la couverture, environ quatre mètres de glace de moins ont fondu en un an par rapport à la zone voisine laissée à nu.

Comment une bâche ralentit la fonte

Ces couvertures sont des géotextiles non tissés, le plus souvent en polypropylène ou en polyester. Leur effet principal tient à leur couleur. Une glace nue, grisée par les poussières, absorbe une grande partie du rayonnement solaire ; une toile blanche en renvoie beaucoup plus. Une équipe de l'université de Milan a mesuré ces effets sur deux glaciers italiens, le Dosdè Est et le Presena Ovest : la fonte de la neige et de la glace y a reculé jusqu'à 69 % par rapport à la surface non couverte, surtout grâce à un albédo, la part de lumière réfléchie, supérieur d'environ 50 % à celui de la glace.

Les chercheurs ont comparé plusieurs matériaux, dont un textile entièrement biodégradable à base d'acide polylactique. Le plus performant restait un polypropylène de 500 grammes par mètre carré et 3,7 mm d'épaisseur. Leurs résultats ont été publiés en 2020 dans la revue Cold Regions Science and Technology.

En Suisse, l'étude de référence a été menée par des chercheurs de l'institut fédéral WSL, de l'ETH Zurich et de l'université de Fribourg. Elle a été publiée en 2021 dans la même revue. Sur l'ensemble des sites suivis, environ 60 % de glace et de neige en moins fondent sous les bâches que dans les zones voisines.

Ces toiles ont un revers. Le vent et les précipitations les usent, et les fibres synthétiques peuvent se détacher et rejoindre le cycle de l'eau. Étendues sur de grandes surfaces, elles auraient aussi un effet marqué sur le paysage et l'environnement, préviennent les auteurs de l'étude suisse.

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Combien coûte un mètre cube de glace sauvé ?

L'étude suisse a fait le calcul. Sur la décennie étudiée, préserver un mètre cube de glace a coûté entre 0,60 et 7,90 francs suisses par an, selon le type de couverture et son emplacement sur le glacier. Au total, ces dispositifs ont épargné jusqu'à 350 000 m³ de glace par an, au moins temporairement.

Rapporté au pays, l'effet est minuscule. Les surfaces bâchées représentent environ 0,18 km², soit 0,02 % de la superficie glaciaire suisse. Pour une station qui veut sauver une piste, une rampe ou une grotte, l'investissement peut se justifier ; il ne change rien au sort des glaciers eux-mêmes.

Les chercheurs ont aussi estimé ce que coûterait une protection généralisée : plus d'un milliard de francs par an pour couvrir les glaciers suisses. Même à ce prix, la fonte serait seulement ralentie, sans être stoppée sur le long terme.

L'essai en laine de mouton : ce qui a vraiment été mesuré

L'essai existe bien. Selon l'Agence télégraphique suisse, l'ONG Summit Foundation et le centre interdisciplinaire de recherche sur la montagne de l'université de Lausanne ont posé fin juin 2026 deux couvertures en laine de mouton de 100 m² chacune sur le site de Glacier 3000, au-dessus des Diablerets. Des collaborateurs du réseau suisse de surveillance des glaciers, GLAMOS, ont apporté leur expertise scientifique. L'agence Reuters précise qu'il s'agit du glacier de Tsanfleuron et que l'idée est venue de quatre étudiants de master.

Le protocole consistait à comparer, tout l'été, la laine à une bâche synthétique classique, avec des relevés toutes les deux semaines. Le résultat communiqué en septembre reste qualitatif : d'après le responsable du projet, la laine a limité la fonte à peu près aussi bien que le géotextile, et les premières observations sont jugées prometteuses.

Il faut lire ces annonces pour ce qu'elles sont. La dépêche ne donne aucun chiffre propre à la laine, et aucune publication scientifique détaillée n'accompagnait ces annonces. Le chiffre de 50 à 70 % cité dans la dépêche concerne les bâches synthétiques, d'après des études antérieures, et non la laine. Il s'agit d'un seul été, sur 200 m², et il reste à voir comment la fibre vieillit sur plusieurs saisons de gel, de pluie et de vent.

L'intérêt de la laine est ailleurs. Matière naturelle, renouvelable, biodégradable et isolante, elle ne libère pas de microparticules de plastique. Elle valorise aussi une ressource délaissée : la laine suisse finit en grande partie incinérée ou compostée, entre 40 et 70 % de la production étant jetée chaque année selon les chiffres rapportés par Reuters.

Pourquoi ces protections ne sauveront pas les glaciers

Les chiffres de l'été 2026 donnent l'échelle du problème. D'après le bilan publié le 1er octobre par GLAMOS et l'Académie suisse des sciences naturelles, plus de 5 % de la glace du pays a disparu en un an. Certains glaciers ont perdu en moyenne 2,5 à 4 mètres d'épaisseur, et jusqu'à 10 mètres par endroits sur leurs langues. En cinq ans, la Suisse a perdu environ 20 % de son volume de glace.

L'année 2026 se classe juste derrière le record de 2022. Entre mai et septembre, l'isotherme zéro degré est resté au-dessus de 4 000 mètres pendant 76 jours, plus du double de la moyenne. L'hiver précédent figurait parmi les dix moins enneigés depuis le début des mesures, et en septembre il ne restait plus de neige même à 3 500 mètres. Les glaciers d'Allalin, de Clariden, d'Aletsch et du Rhône ont connu une fonte plus forte que jamais, tandis que ceux de Bella Tola et du Griessfiren ont disparu.

Face à cela, une bâche agit sur quelques milliers de mètres carrés, 50 000 au plus pour la plus grande. Elle protège la glace qu'elle recouvre, mais elle ne fait baisser ni la température de l'air ni l'altitude de l'isotherme zéro, et elle n'apporte pas la neige qui manque l'hiver. Les auteurs de l'étude suisse le résument : seule la baisse des émissions de gaz à effet de serre peut limiter efficacement le recul des glaciers.

Alors, à quoi servent ces couvertures ?

À protéger des usages précis. Une piste, une rampe d'accès ou une grotte de glace peuvent être préservées plus longtemps grâce à une toile bien posée. C'est leur fonction depuis plus de vingt ans en Suisse : elles n'ont jamais été conçues pour sauver les glaciers.

Remplacer le plastique par une fibre naturelle réduirait la pollution de ces installations locales, ce qui justifie de poursuivre les essais. L'idée séduit parce qu'elle transforme un déchet en ressource, un peu comme ces écorces d'orange qui ont fait repousser une forêt au Costa Rica. Mais à l'échelle d'un massif, aucune couverture, en laine ou en polypropylène, ne compensera le réchauffement.

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Sources

  1. WSL, Covering glacier ice: effective but expensive, communiqué sur l'étude Huss et al. (Cold Regions Science and Technology), 31 mars 2021
  2. Université de Milan, Senese et al., The non-woven geotextiles as strategies for mitigating the impacts of climate change on glaciers, Cold Regions Science and Technology, vol. 173, 2020
  3. Université de Fribourg, GLAMOS et SCNAT, Les glaciers suisses perdent encore cinq pour cent de leur volume, 1er octobre 2026
  4. La Télé (dépêche ATS), Et si la laine de mouton servait à limiter la fonte des glaciers, 2 septembre 2026
  5. Reuters (repris par KSL), Can sheep save the glaciers? Swiss scientists put wool to the test, 3 septembre 2026

Sources consultées le 13 octobre 2026. Une erreur ? Écrivez-nous : nous corrigeons et le signalons (voir notre politique de correction).

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Questions fréquentes

Les bâches posées sur les glaciers sont-elles en plastique ?

Pour la plupart, oui : ce sont des géotextiles non tissés en polypropylène ou en polyester. Des chercheurs italiens ont testé un textile biodégradable à base d'acide polylactique, et un essai en laine de mouton a eu lieu en Suisse en 2026. L'usure des toiles synthétiques peut libérer des fibres dans l'environnement.

Combien de glace une bâche permet-elle de sauver ?

Sous la couverture, la fonte recule d'environ 60 % par rapport aux zones voisines, selon l'étude suisse publiée en 2021. Au glacier du Rhône, environ quatre mètres de glace de moins ont fondu en un an sous la bâche. À l'échelle du pays, les couvertures épargnent jusqu'à 350 000 m³ de glace par an.

L'essai en laine de mouton a-t-il prouvé son efficacité ?

Les premiers résultats sont encourageants : la laine aurait limité la fonte aussi bien que la bâche synthétique voisine. Mais l'essai n'a duré qu'un été, sur 200 m², et aucun chiffre détaillé n'a été communiqué. Il faudra plusieurs saisons pour conclure.

Pourrait-on couvrir tous les glaciers suisses ?

Les chercheurs ont estimé le coût à plus d'un milliard de francs suisses par an. Même ainsi, la fonte serait seulement ralentie, avec un fort impact sur le paysage. Seule la baisse des émissions de gaz à effet de serre peut freiner durablement le recul des glaciers.

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Julien Jimenez

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